La belle vie

Ce matin j’ai emmené les brebis pâturer toute seule, les garçons ayant préféré faire 1001 petites choses avec leur père. Oh, et que j’ai apprécié ces quelques heures en leur compagnie! Pendant presque trois heures je n’ai rien fait, à part déambuler en observant mes si chères brebis. Elles ont maintenant toutes un petit nom: Bruyère, Lichen, Fougère, Fleur, Corail, Noisette et Châtaigne. Fleur est clairement l’électron libre du troupeau, une vraie chèvre! Elle aime aller en dehors du chemin et bien sûr sa jumelle, Corail, est toujours dans son sillage. Châtaigne, l’une des deux doyennes, semble toujours les suivre après m’avoir lancé un regard désabusé, comme pour me dire « attends j’arrive, je te les ramène ». Noisette, l’autre grande dame, est toujours près de moi et se met souvent à l’écart du troupeau, comme pour marquer son grand âge et sa sagesse. Bruyère pense probablement être un chien ou un chat, tant elle aime les caresses et les gratouillements sous le menton. Elle est toujours dans mes pieds et sa douce toison me réchauffe souvent le dos. Lichen, sa jumelle, n’est jamais loin, un peu plus farouche mais à peine. Et puis il y a Fougère, fine et élancée, calme et timide, elle les suit tranquillement et ne s’approche que rarement de moi. Elle et Châtaigne semblent partager une véritable amitié. Elles ont toutes leur caractère bien à elle et j’aime les observer et passer du temps avec elles.

Cette après-midi j’ai eu le temps de me faire un gommage, prendre soin de moi et partager un moment chaleureux avec la compagne à ma mère dont c’était l’anniversaire. J’ai de la chance, ma maman vient d’emménager dans une très belle maison à moins de dix minutes de route de chez moi. Demain, ma cousine avec qui je partage tant viendra à la maison et nous partagerons les derniers potins autour d’un bon repas… La belle vie!

Avant ce très beau week-end j’ai par contre vécu quelques désagréments qu’on ne peut voir sur des photos ou aisément retranscrire en mots. J’ai emmené mardi notre bélier à l’abattoir avec Fred et j’ai pleuré. Non pas parce qu’il est mort, mais parce qu’il est arrivé là où il est en grande partie à cause de ma peur. Il a montré de trop grand signes d’agressivité ces derniers temps et nous avons vécu de trop grandes frayeurs pour pouvoir le garder. Mais si il n’avait pas senti ma peur, aurait-il pris ses aises au point d’en arriver là? Le soir où j’ai du le menacer en hurlant, un piquet en métal pointé près de sa gorge, je me suis dit que ce n’était plus possible, que je ne pouvais pas vivre comme ça. J’avais atteint ma limite et j’ai pris la décision qui m’a semblé la plus juste. Je ne pouvais pas le donner à une autre famille qui aurait eu les mêmes problèmes, aucun agriculteur des environs n’en voulait et de toute façon le but de notre petit élevage familial est, entre autre, une autonomie alimentaire en viande. La solution s’est imposée d’elle-même. Mais si je ne lui avais pas montré ma peur, aurait-il pu pâturer avec nous quelques années de plus? Je n’ai pas de réponses à ces questionnements. Demain, notre famille célébrera la vie et la mort, le blanc et le noir, autour d’un gigot. Et même si je ne sais toujours pas si j’ai eu raison, je sais que de manger cette viande que nous produisons nous-même est juste pour nous. Nous ne sommes pas végétarien et nous pouvons nous assurer que chaque animal qui finit dans notre assiette a eu la plus belle vie qu’il nous a été possible de lui donner.

J’ai les mains caleuses et des crevasses douloureuses qui ne guériront probablement pas avant le printemps. Je me lève chaque jour à six heures du matin pour installer avec Fred des filets électriques pour nos brebis. Les garçons n’ont pas tous les jours envie d’aller au pâturage. Parfois il y a du vent, parfois il pleut.

Mais je sais surtout que ce matin je n’aurai échangé ma place pour rien au monde. J’aime entendre la fierté gonfler la voix d’Isaac lorsqu’il parle de nos brebis. J’aime voir mes garçons manger jusqu’au dernier morceau de viande de leur assiette parce qu’ils savent que cela représente bien trop pour finir autrement.

Hier soir j’étais seule à la maison, mais plutôt que d’avancer dans mes filages ou de lire un bon livre j’ai fait des pains pour ce week-end. En pétrissant la pâte j’ai pensé à ce que j’écris ici et je me suis dit que rien n’était simple, que rien n’était facile. La belle vie c’est celle que l’on mène parce qu’on a serré les dents et qu’on s’est retroussé les manches pour se mettre au travail. Et, bonheur suprême, je la mène cette vie. Chaque jour j’expérimente la douceur et la difficulté. Je profite de la chaleur de mon foyer parce qu’avant ça, j’ai passé plus d’une heure à enfoncer des piquets dans une terre tellement sèche qu’on croirait une plaque de granit. Pourrais-je autant apprécier ce que j’ai si je n’avais pas travaillé pour? Je ne le pense pas.

Ce matin, le réveil a sonné, nous avons planté des piquets. En rentrant, nous avons savouré un délicieux petit déjeuner en famille avec ces pains que j’avais pétri vendredi soir. J’ai donné beaucoup de mon temps pour que les estomacs et les esprits soient nourris, et c’est bien ainsi. Ma vie ne pourrait pas être aussi belle si elle était facile, le petit déjeuner n’aurait pas été aussi bon si quelqu’un d’autre l’avait fait à ma place. La belle vie, elle existe, mais elle est difficile parce qu’elle nécessite beaucoup de travail et de persévérance. Et c’est finalement cela qui la rend si belle!

  11 commentaires de “La belle vie

  1. Nome nome
    24 octobre 2016 at 0 h 48 min

    Wouahhh la vallée perdue s’est habillée de si jolies couleurs. Trop droles ces ladys brebis. Je pensais pas que vous auriez une relation si importante si rapidement. Pour le bélier, n’ai pas de regret à avoir. C’est que cela devait se passer comme ça. La vie n’est pas toujours aussi rose que l’on espère mais on le voit vient que tu es une bonne éleveuse, soucieuse du bien être de tes bêtes. Mais votre sécurité à toi, Fred et les enfant s passent avant tout.
    Tu as pris la plus juste des décisions. Et sa mort n’aura pas été inutile.

    • 25 octobre 2016 at 12 h 53 min

      Oui c’est ce que je me dis aussi… mais bon la décision a été un peu difficile à prendre :/
      Eh eh oui elles sont trop marrantes mes minettes 😀

      • Ioda
        29 octobre 2016 at 21 h 00 min

        Bonjour .. vous avais plus Facebook ??

  2. 27 octobre 2016 at 12 h 16 min

    un bien joli texte, courageux et lucide, tellement proche d’une réalité qui donnerait envie !

  3. Marie
    29 octobre 2016 at 20 h 57 min

    Bonjour .., je voulais savoir vous avais plus Facebook ??
    Jolie les mouton

    • 1 novembre 2016 at 20 h 39 min

      Non j’ai supprimé mon profil récemment, mais je garde le blog :)

  4. Cécile
    2 novembre 2016 at 13 h 41 min

    Bonjour, je pense aussi qu’il ne faut avoir aucun regret pour ce bélier … Nous avons reçu pour notre mariage il y a 12 ans 2 brebis roux d’Ardennes (qui sont de la même couleur que les tiennes) … Nous avions acheté un bélier que nous avons gardé quelques années et qui nous a donné de si beaux petits … Et puis un jour, il est parti de mort naturelle … Nous en avons pris un autre qui ne sera resté qu’une année chez nous … Lui aussi était devenu bien méchant et très dangereux alors que nous avions eu la même relation avec lui que le précédent … Tout ça pour dire que je ne pense pas que ce soit ton comportement qui soit la cause de cette méchanceté … Et puis, grâce à lui, vous avez pu faire un bon festin … C’est ça aussi l’élevage … Bonne continuation et merci de me ravir à chaque fois que je te lis …
    Cécile

    • 2 novembre 2016 at 15 h 35 min

      Merci pour ton message :) J’ai fait la paix avec moi-même depuis et compris certaines choses. Mais ce n’est quand même pas toujours évident tout ça! Aaaaaah les roux ardennais sont si beaux, comme les solognots! Au début je les confondais d’ailleurs!

  5. 2 novembre 2016 at 18 h 13 min

    Coucou Nadège, je suis bien contente d’avoir de tes nouvelles ici. Comme je ne te voyais plus sur instagram, je me suis dit que tu avais tout mis en pause jusqu’à ce que je vienne par ici pour voir s’il y avait du nouveau ! Et oui il y en a et je suis bien contente !

  6. 4 novembre 2016 at 21 h 34 min

    Coucou Nadège!
    J’espère que tu vas bien, ainsi que ta petite famille….et bien sur tes belles brebis! Voilà un petit moment que je voulais te contacter pour parler laine (et unschooling!).

    Quand tu aurais un moment, pourrais-tu m’envoyer un p’tit mot, comme ça je peux te contacter directement!

    Merci et à bientôt! Fran

    • 15 novembre 2016 at 14 h 20 min

      Coucou! Tu peux me contacter par la page contact de mon blog, du coup j’aurai ton mail et je pourrai te répondre! Je suis contente de te lire ici!

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